mercredi 20 novembre 2019

Pesticides SDHI : l’avertissement des chercheurs validé

La commission nationale des alertes en santé publique estime qu’un « doute sérieux » existe sur ces fongicides. 
La mise en garde des chercheurs relative aux pesticides SDHI (« inhibiteurs de la succinate déshydrogénase ») doit être prise au sérieux. La Commission nationale de la déontologie et des alertes en matière de santé ­publique et d’environnement (cnDAspe), une instance officielle indépendante constituée de 22 experts bénévoles, a publié, mardi 19 novembre, un avis estimant que l’alerte, lancée par une dizaine de scientifiques fin 2017, sur les dangers de cette famille de fongicides, est fondée, étayée par « des données scientifiques de qualité ».
Les informations fournies par les auteurs de l’avertissement, précise l’avis, « posent un doute sérieux sur des dangers qui ne sont actuellement pas pris en compte dans les procédures de toxicologie appliquées selon la réglementation européenne ». Et ce, en dépit des « incertitudes substantielles » qui demeurent sur les risques induits par ces produits dans leurs conditions d’utilisation.
Les données transmises par le biologiste Pierre Rustin (CNRS) et ses collègues viennent par ailleurs d’être publiées dans la revue PLoS One. Elles montrent, sur des cultures cellulaires, que les substances appartenant à la famille des SDHI ne ciblent pas seulement les champignons et les moisissures, mais une diversité d’organismes comme l’abeille domestique, le lombric ou l’être humain. Les scientifiques redoutent que le mécanisme ciblé par ces produits phytosanitaires n’élève les risques de certains cancers et de maladies neurodégénératives comme Alzheimer ou Parkinson. Selon les chercheurs, le recul n’est pas suffisant sur les usages actuels de plusieurs de ces produits pour pouvoir se fonder sur des données épidémiologiques relatives aux personnes exposées. Sur les onze substances en question, huit ont été autorisées pour la première fois il y a moins de dix ans.

mercredi 13 novembre 2019

Point sur les SDHI

Suite à la publication le 7 novembre d’un article dans la revue scientifique PLOS One évoquant la toxicité de fongicides SDHI sur des cellules cultivées in vitro, l’Anses rappelle qu’elle poursuit ses travaux concernant de potentiels effets de ces substances sur la santé en conditions réelles d’exposition, en coopération avec d’autres institutions scientifiques de recherche et d’expertise.
A ce titre, elle a demandé à l’Inserm de prendre en compte les données de cette publication, ainsi que d’autres publications récentes, dans l’expertise collective que l’Institut mène actuellement pour actualiser les connaissances sur les effets des pesticides sur la santé.
L’évaluation scientifique des risques repose en effet sur l’ensemble des connaissances disponibles : données sur les mécanismes d’action, données expérimentales de toxicité sur cellules (in vitro) et animaux (in vivo) notamment. L’article publié hier apporte des données nouvelles obtenues dans des conditions expérimentales sur des lignées cellulaires. En tout état de cause, il est hasardeux de comparer les valeurs d’IC 50[1] obtenues in vitro dans des conditions de laboratoire avec les concentrations de SDHI qui pourraient résulter des applications des pesticides sur les cultures, comme le soulignent les auteurs dans leur article.
Ces données d’intérêt vont donc être examinées par les collectifs d’experts scientifiques que l’Anses mobilise pour prendre en compte toutes les études récentes sur les SDHI, dont les résultats de l’expertise collective de l’Inserm, de façon à actualiser son avis du 14 janvier 2019.
L’Anses rappelle que suite au signalement d’un collectif de scientifiques, elle avait réuni un groupe d’experts scientifiques indépendants et conclu le 14 janvier dernier à l’absence d’alerte sanitaire pouvant conduire au retrait des autorisations de mise sur le marché des fongicides SDHI. Elle lançait cependant un appel à la vigilance au niveau européen et international et décidait de poursuivre les travaux sur de potentiels effets toxicologiques pour l’Homme, de mieux documenter les expositions par le biais de l’alimentation, de l’air et des sols, et de déceler d’éventuels effets sanitaires sur le terrain via les dispositifs de surveillance existants.
L’Anses s’est également saisie de la question des expositions cumulées aux différents fongicides SDHI via l’alimentation et publiera ses résultats au premier semestre 2020.
L’Anses a pour mission d’évaluer de façon scientifique les risques sanitaires afin de protéger la santé de l’Homme et de l’environnement. S’agissant des produits phytopharmaceutiques, dès lors qu’un doute apparaît et qu’une alerte sanitaire est confirmée, elle procède dans les meilleurs délais à des modifications ou des retraits d’autorisation de mises en marché.

vendredi 8 novembre 2019

Une nouvelle arme contre les migraines

« Il est clair et net que cette classe de médicaments est efficace puisqu’il y a eu de nombreuses études réalisées tant sur les patients épisodiques [les gens qui ont jusqu’à 14 jours de migraine par mois] que chroniques [ceux qui sont plus sévèrement atteints], a dit la neurologue Élizabeth Leroux. Toutes les études ont été positives, sans équivoque. »
Ces nouveaux médicaments, qui ont été développés après 25 ans de recherches pour mieux comprendre les causes des migraines, ciblent un peptide qu’on appelle CGRP (pour « calcitonin gene-related peptide »), une substance chimique qui se retrouve naturellement dans notre organisme, mais qui joue un rôle important dans la migraine.
Plusieurs compagnies ont maintenant mis au point des anticorps pour bloquer cette substance, et ce faisant diminuer la fréquence et la sévérité des crises migraineuses.
« C’est un peu comme si votre cerveau décidait de s’autosaupoudrer de poivre de Cayenne sur les méninges et sur les artères, et ça, ça fait mal, a illustré la docteure Leroux. Il y a une espèce d’orage électrique et chimique, et le CGRP fait partie du poivre de Cayenne, donc il fait partie de ces peptides inflammatoires qui vont aller déclencher toute une cascade d’inflammation qui va causer la douleur et les autres symptômes associés à la migraine. »
Les anti-CGRP étaient disponibles aux États-Unis depuis environ deux ans quand ils ont finalement été approuvés par Santé Canada au début du mois d’octobre. Des centaines de milliers de personnes à travers le monde ont maintenant profité de ce traitement.
Le patient s’autoinjecte chaque mois cet anticorps à l’aide d’un stylo ressemblant à un Epipen. Chaque injection coûte près de 600 $, mais les compagnies pharmaceutiques et les assureurs privés épongent souvent une bonne partie, voire la totalité, des frais.
« La moitié des gens vont répondre de 50 %. Donc si vous partez à douze migraines par mois, vous descendez à six. Vous partez à vingt migraines, vous descendez à dix, a expliqué la docteure Leroux. Mais de 20 à 30 % des patients, dépendant de leur sévérité, vont répondre à 75 %. Donc ce n’est pas du jamais vu, mais c’est quasiment du jamais vu dans notre univers du traitement de la migraine. Si vous partez à vingt, vous tombez à quatre ou cinq. Ça améliore vraiment la qualité de vie pour ce qu’on appelle les “répondeurs”, c’est-à-dire les gens qui répondent aux anticorps anti-CGRP. »
Les traitements pourront être espacés, sinon complètement arrêtés, chez les patients qui y répondent le mieux. Les spécialistes tentent par ailleurs de mettre au point un traitement pour bloquer la cascade du CGRP en pleine crise, et non seulement en prévention.

Trois révolutions

« Il y a eu trois révolutions dans le monde des migraines, a dit la docteure Leroux. Il y en a eu une quand les triptans sont arrivés ; ce sont des traitements qui jouent sur la sérotonine pour casser des crises. Après ça il y a eu le botox en 2011, et ça a tout changé notre perception de la migraine chronique ; c’est un traitement qui est bien toléré et qui fonctionne bien. Et là on a les anticorps qui sont une révolution. » 
L’impact de la migraine est sous-estimé parce que c’est une maladie invisible, ajoute-t-elle. L’Organisation mondiale de la santé reconnaît pourtant que c’est une maladie très invalidante, surtout qu’elle touche des enfants et des adolescents, ou encore de jeunes adultes qui sont au pic de leur productivité.
Deux jours à être incapacité ou deux jours ralenti ou deux jours à vomir ou même parfois deux jours à la salle d’urgence, a expliqué la docteure Leroux. Chaque jour regagné est un jour significatif pour ces gens-là, donc s’ils regagnent six jours ou dix jours, l’impact sur la qualité de vie est énorme. »
L’arrivée sur le marché des anti-CGRP représente donc un nouvel espoir pour les patients à qui on pouvait seulement proposer des thérapies dont l’efficacité n’était pas garantie et qui pouvaient en plus s’accompagner d’effets secondaires parfois pénibles.


jeudi 24 octobre 2019

Pollution de l’air : la France condamnée par la justice européenne

Après des années d’avertissements sans frais, la France vient d’être condamnée par la cour de justice de l’Union européenne (CJUE) pour son incapacité à protéger ses citoyens contre la pollution de l’air. Dans un arrêt rendu jeudi 24 octobre, la CJUE « condamne la France pour manquement aux obligations issues de la directive qualité de l’air ». Concrètement, la justice européenne estime que « la France a dépassé de manière systématique et persistante la valeur limite annuelle pour le dioxyde d’azote depuis le 1er janvier 2010 ». Le dioxyde d’azote (NO2), est un gaz très toxique émis principalement par le trafic automobile et en particulier par les véhicules diesels. Douze agglomérations françaises dont Paris, Marseille, Lyon ou Starsbourg sont concernées par ces dépassements.
La Commission européenne avait saisi la CJUE mai 2018 après dix ans d’avertissements et de mises en garde. D’autres Etats comme l’Allemagne, le Royaume-Uni ou l’Italie avaient également été renvoyés devant la justice.

La France dans le viseur depuis dix ans

Après des années d’avertissements et d’ultimatums sans lendemain, Bruxelles avait décidé de taper du poing sur la table en saisissant la CJUE. La France est dans son viseur depuis près de dix ans pour non-respect de la directive européenne de 2008 sur la qualité de l’air. La première mise en demeure remonte à 2009. D’autres ont suivi en 2010, 2011, 2013, 2015 et 2017.
A chaque fois, le législateur européen martelait les mêmes griefs : « La France n’a pas pris les mesures qui auraient dû être mises en place depuis 2005 [pour les PM10, et 2010 pour les NO2] pour protéger la santé des citoyens, et il lui est demandé d’engager des actions rapides et efficaces pour mettre un terme aussi vite que possible à cette situation de non-conformité. » Et à chaque fois, il brandissait la même menace : « Si la France n’agit pas dans les deux mois, la Commission peut décider de porter l’affaire devant la Cour de justice de l’UE. »

Enjoint également par le Conseil d’Etat de transmettre un tel plan à la Commission avant le 31 mars 2018, le ministre de l’écologie de l’époque, Nicolas Hulot, avait présenté en avril de la même année les « feuilles de route » des quatorze zones concernées par des dépassements des normes : Ile-de-France, Marseille, Nice, Toulon, Lyon, Grenoble, Saint-Etienne, Valence, vallée de l’Arve, Strasbourg, Reims, Montpellier, Toulouse et la Martinique. Sans mesures radicales, et se contentant souvent d’empiler des dispositifs déjà existants, ces feuilles de route avaient été jugées insuffisantes par la Commission européenne.
Elles l’ont été également par la CUJE : « la France n’a pas mis à exécution des mesures appropriées et efficaces pour que la période de dépassement des valeurs limites pour le dioxyde d’azote soit la plus courte possible, au sens de la directive ». 

mardi 24 septembre 2019

Un rapport spécial du GIEC souligne le lien entre changement climatique, dégradation des terres et systèmes alimentaires

Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) a publié, en août,
un rapport spécial sur les liens entre changement climatique, désertification, dégradation des
terres, gestion durable de celles-ci, sécurité alimentaire et émissions de gaz à effet de serre
(GES). Il rappelle que les terres contribuent de manière primordiale aux modes de vie et au bienêtre
en fournissant de la nourriture, de l'eau, des services écosystémiques et en abritant de la
biodiversité. D'après les données disponibles depuis 1961, la croissance de la population mondiale
et l'augmentation de la consommation d'aliments, de fibres, de bois et d'énergie ont conduit à des
taux d'utilisation des terres jamais atteints, provoquant leur dégradation, de la désertification, une
augmentation des émissions de GES et des pertes d'habitats naturels et de biodiversité. De plus,
le changement climatique exacerbe ces effets, menaçant davantage la santé des humains et des
écosystèmes, avec de fortes variations régionales.
Le rapport passe également en revue et évalue trois catégories de solutions pour lutter
contre ces dégradations, basées sur l'utilisation des terres, les systèmes alimentaires (ex.
évolutions des régimes, réduction des pertes) et la gestion des risques. Nous n'aborderons ici que
la première catégorie, qui inclut notamment la gestion durable des terres et des forêts, celle du
carbone organique des sols, la conservation et la restauration des écosystèmes, la réduction de la
déforestation. Leur mise en œuvre dépend du contexte, notamment des capacités d'adaptation
locales, et leurs impacts varient dans le temps, selon qu'ils sont immédiats ou à l'horizon de
plusieurs décennies. La plupart des options évaluées contribue positivement au
développement durable. Néanmoins, certaines (afforestation, reforestation, bioénergies) peuvent
augmenter le risque de conversion des terres, avec des conséquences négatives en matière de
sécurité alimentaire. Ces effets contre-productifs peuvent toutefois être réduits si seulement une
part des terres est allouée à ces trois dernières options.
Enfin, les auteurs suggèrent la mise en place de politiques publiques adaptées: zonage géographique et planification spatiale de l'utilisation des terres, gestion intégrée des paysages, incitations (dont paiements pour services environnementaux), etc. La consolidation des droits de propriété sur le foncier, l'accès aux financements et le conseil paraissent également indispensables dans de nombreux pays.

mercredi 18 septembre 2019

Climat : la trajectoire des 1,5°C en 2100 n'est pas atteignable, selon les experts français

Les nouveaux modèles de simulation, développés par les experts français, prévoient un réchauffement climatique compris entre 2 et 7°C en 2100. Ces travaux alimenteront le prochain rapport du GIEC.
Ce mardi 17 septembre, les scientifiques français du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), du Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA) et de Météo-France ont présenté leurs nouvelles simulations numériques climatiques à l'horizon 2100. Leurs analyses doivent alimenter le sixième rapport d'évaluation du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec) prévu pour 2021.
Les scientifiques français ont produit deux nouveaux modèles climatiques qui présentent l'évolution des concentrations atmosphériques de gaz à effet de serre (GES) et des aérosols dus aux activités, en fonction des contextes socio-économiques. L'un des modèles a été développé par le Centre national de recherches météorologiques (CNRM, Météo-France/CNRS) et l'autre modèle par l'Institut Pierre-Simon-Laplace (IPSL). Par ailleurs, ces nouveaux modèles "ouvrent pour la première fois de nouvelles possibilités d'analyse à l'échelle régionale et un cadre plus cohérent pour étudier les liens climat-environnement et les impacts du changement climatique", soulignent les chercheurs. Leurs travaux prévoient un réchauffement climatique "plus important en 2100" que ce que prévoyaient les précédents modèles, en 2012.
Pour rappel, l'Accord de Paris sur le climat de 2015 prévoit de limiter la hausse des températures à 2°C, voire 1,5°C en 2100 par rapport à l'ère préindustrielle (1880).
Un seul scénario permet d'atteindre environ 2°C
Face aux objectifs de l'Accord de Paris, les deux modèles prédisent une augmentation de la température moyenne du globe (avec des variations plus ou moins importantes selon les années) au moins jusqu'en 2040, pour atteindre environ 2°C.
Seul un scénario, le plus ambitieux, permet "tout juste" de rester sous l'objectif des 2°C de réchauffement en 2100. Celui-ci implique "un effort d'atténuation encore plus important". C'est-à-dire "une diminution immédiate des émissions de CO2 jusqu'à atteindre la neutralité carbone à l'échelle de la planète vers 2060, ainsi qu'une captation de CO2 atmosphérique de l'ordre de 10 à 15 milliards de tonnes par an en 2100", expliquent les scientifiques. Ce dernier point est techniquement incertain. Le scénario est aussi"marqué par une forte coopération internationale", en dépit du retrait américain de l'Accord de Paris et "[donne] la priorité au développement durable".
Hausse de 7°C : le scénario le plus pessimiste
Dans le scénario le plus pessimiste, basé sur une croissance économique rapide alimentée par les énergies fossiles, la hausse de la température moyenne mondiale atteint 6,5 à 7°C en 2100. Le pire scénario estimé par le Giec prévoyait une augmentation de la température moyenne globale de près de 5°C d'ici à 2100. "La température moyenne de la planète à la fin du siècle dépend donc fortement des politiques climatiques qui seront mises en œuvre dès maintenant et tout au long du 21e siècle", insistent les scientifiques français.
Ils prédisent en outre une disparition complète de la banquise Arctique en fin d'été, dès 2080, en cas d'émissions élevées de GES. Les chercheurs alertent aussi sur la fréquence des canicules, d'ici à 2050, en Europe de l'Ouest et en France (avec une durée plus importante qu'en 2003). L'augmentation des vagues de chaleur "va se poursuivre au moins dans les deux décennies qui viennent, quel que soit le scénario considéré", préviennent-ils. "Dans les scénarios intermédiaires et hauts, un été typique des années 2050 correspondra à l'été 2003".

lundi 16 septembre 2019

Pesticides : l'Anses répond aux « élucubrations » de Fabrice Nicolino

Dans un livre choc publié ce jeudi, le journaliste et militant anti-pesticides Fabrice Nicolino, cofondateur du mouvement Nous voulons des coquelicots, soupçonne l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation (Anses) de collusion avec les lobbies de l'agrochimie et l'accuse de ne pas protéger la santé de la population.
En cause ? Une famille de fongicides appelée SDHI, qui s'attaque à la chaîne respiratoire des champignons. Dans son livre Le crime était presque parfait, le journaliste affirme que nous serions à l'aube d'une « potentielle catastrophe sanitaire », délibérément ignorée des pouvoirs publics. En avril 2018, un collectif de huit scientifiques, emmenés par le généticien Pierre Rustin, publiait une alerte dans le journal Libération : selon eux, les fongicides SDHI, en inhibant l'activité de l'enzyme SDH (présente chez la majorité des êtres vivants), pouvaient avoir sur l'homme des effets comparables : le blocage de cette enzyme entraînerait à long terme un changement de la structure de notre ADN, par un phénomène de modification épigénétique. Ces anomalies déréguleraient ensuite des milliers de gènes, expliquant la survenue de tumeurs et cancers. « Ces modifications, alertaient-ils, ne sont pas détectées, ni testées, au cours des tests de toxicité conduits avant la mise sur le marché des pesticides. » L'Anses aurait-elle délibérément ignoré cette alerte ? Le Pr Gérard Lasfargues, directeur général délégué du pôle sciences pour l'expertise de l'Anses, répond.
Le Point : Qu'est-ce que les fongicides SDHI ?
Gérard Lasfargues : Les SDHI (pour inhibiteurs de la succinate déshydrogénase) sont une classe de fongicides qui inhibent une enzyme, la succinate déshydrogénase, et bloquent ainsi une étape clé de la respiration des champignons. Ils sont utilisés depuis plus de quarante ans en agriculture pour combattre moisissures et champignons. Le plus connu, le Boscalid, est sur le marché depuis 2005. En tout, cette famille de fongicides regroupe onze substances commercialisées.
Contrairement à ce qui est écrit dans le livre, nous n'avons pas découvert cette alerte en 2018, au moment de la publication de la tribune. Dès la fin 2017, nous avons échangé avec le généticien Pierre Rustin, qui étudiait alors les maladies rares issues d'un déficit génétique important et constant en SDH (la succinate déshydrogénase, enzyme clé de la chaîne respiratoire.) Ce sont des maladies génétiques extrêmement rares, et invalidantes. Le Pr Rustin a observé une association de ces maladies génétiques avec certains cancers rares. Il a indiqué à l'agence que les SDHI, pouvant inhiber l'enzyme SDH, seraient notamment source de cancers. L'Anses lui a donc naturellement demandé de fournir au plus tôt les données scientifiques permettant d'étayer cette affirmation.
Fabrice Nicolino explique, dans son livre, que Pierre Rustin a bien confirmé l'action du SDHI sur l'homme, en laboratoire…
Nous avons demandé à M. Rustin, que nous avons reçu très longuement et avec qui nous avons échangé de façon régulière, de nous transmettre ses données sur cette expérience. Les données fournies par Pierre Rustin et par le collectif de scientifiques concernaient les maladies génétiques et le mécanisme de blocage de la SDH. Nous n'avons pas reçu de données sur la toxicité de SDHI en particulier sur des effets cancérogènes. Les données de la littérature scientifique ainsi que celles exigées dans les dossiers d'autorisation de mise sur le marché ne permettent pas aujourd'hui de démontrer un risque sanitaire pour les populations potentiellement exposées. Nous n'avons pas d'éléments suffisants pour retirer immédiatement ces produits du marché.
Les équipes de l'Inra et de l'Inserm, qui s'étaient associées à son alerte, nous ont proposé des protocoles d'étude qui permettraient de produire des données sur les différents mécanismes d'action, épigénétique ou autres, et sur la toxicité des SDHI. Actuellement, nous finançons plusieurs études et d'importants travaux de recherche de ces équipes et d'autres pour obtenir des réponses. Les travaux financés sont non seulement des travaux expérimentaux, mais aussi des études épidémiologiques pour vérifier si l'exposition à des fongicides SDHI serait associée à un excès de tumeurs. Les grandes études épidémiologiques de cohorte comme l'étude Agrican, conduite en France sur 180 000 agriculteurs, n'ont pas montré cela à ce jour.
Bien entendu, si des données nouvelles mettaient en évidence un risque conduisant à retirer des autorisations de mise sur le marché de fongicides SDHI, nous le ferions immédiatement, comme nous l'avons fait par précaution pour d'autres produits à plusieurs reprises.
Si vous n'avez pas de certitudes, pourquoi ne pas appliquer le principe de précaution et interdire ces fongicides, comme le demande Fabrice Nicolino ?
Nous avons entendu l'alerte et l'avons traitée. L'Anses a mandaté un groupe de scientifiques de haut niveau qui a conclu à l'absence d'alerte sanitaire pour l'homme et l'environnement en lien avec l'usage agricole des SDHI et pouvant conduire au retrait des AMM de ces fongicides.
Par ailleurs, nous avons prévenu l'ensemble de nos partenaires, agences de sécurité sanitaires nord-américaines, européennes et grands organismes de recherche, nationaux et internationaux, de façon à pouvoir disposer d'éléments dont ils auraient connaissance. Nous avons sollicité l'Inserm, qui réactualise actuellement son expertise sur les pesticides pour que la question de l'impact des SDHI soit particulièrement traitée dans ce cadre. À ce jour, il est important de le dire, nous n'avons reçu aucun signal d'alerte.
Selon Fabrice Nicolino, l'utilisation de fongicides SDHI est massive, mais on ne connaît pas les volumes épandus : l'industrie refuserait de les communiquer.

La base nationale des ventes des produits phytosanitaires est publique et consultable sur data.gouv.fr. Elle indique que les agriculteurs français utilisent entre 500 et 700 tonnes de fongicides SDHI par an (sur un total de 68 000 tonnes de pesticides). C'est un petit tonnage. Concernant l'exposition de la population française, elle est faible : selon les données de l'enquête Alimentation totale, on n'a trouvé des traces de Boscalid (le SDHI le plus utilisé) que dans 3,1 % des échantillons pour une exposition à plus de cent fois inférieure aux doses journalières admissibles.
Est-il sain qu'un même organisme, l'Anses, soit à la fois chargé de délivrer les autorisations de mise sur le marché (AMM) aux industriels et d'évaluer leur potentiel danger ? Êtes-vous soumis aux lobbies agrochimiques ?

C'est précisément pour avoir la certitude que les risques sanitaires sont bien pris en compte que le processus d'autorisation a été confié à une agence de sécurité sanitaire. Par ses missions, l'agence est la mieux placée pour avoir une vue d'ensemble sur l'intégralité des connaissances scientifiques et des risques connus et émergents. Nous interdisons constamment des substances, des usages… La moindre suspicion d'effets sanitaires entraîne le retrait du produit.
L'Agence s'est dotée de règles déontologiques très strictes. Chaque déclaration publique d'intérêt des experts et de nos agents est analysée selon une grille d'analyse validée par notre comité de déontologie et de prévention des conflits d'intérêts.
Bien entendu, le dossier des SDHI reste ouvert pour l'Anses, qui continue sa surveillance active des expositions et des risques. Mais, à ce jour, nous ne disposons d'aucun élément à l'appui d'une alerte sanitaire concernant cette famille de fongicides.




 
 

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