On ne voit bien qu'avec le cœur. L'essentiel est invisible pour les yeux. Le Petit Prince (1943) de Antoine de Saint-Exupéry
lundi 15 juin 2026
La santé des océans se dégrade et l'on regarde ailleurs
Le deuxième baromètre Starfish montre une accélération des changements océaniques, en particulier l'élévation du niveau de la mer, l'extinction d'espèces et le réchauffement des eaux. La mobilisation pour répondre à ces menaces reste insuffisante.
« La dégradation de l'océan se poursuit et s'accélère sur plusieurs indicateurs clés, tandis que les réponses politiques, financières et les efforts de protection demeurent insuffisants, tant en ampleur qu'en rapidité », établit la deuxième édition du baromètre Starfish, lancé il y a un an à l'ouverture de la troisième Conférence des Nations unies pour l'océan (Unoc 3) à Nice.
« Des avancées notables en matière de gouvernance témoignent néanmoins d'une mobilisation internationale croissante », constate ce baromètre qui est adossé à l'organisation européenne Mercator Ocean International, intégré au rapport annuel sur l'état de l'océan du service Copernicus Marine, piloté par un comité scientifique réunissant 29 auteurs issus de 14 pays, et dont les résultats sont publiés dans la revue scientifique State of the Planet (1) .
Représenté par une étoile de mer à cinq branches, le baromètre fournit des indicateurs sur l'état de l'océan, les pressions humaines, les impacts sociétaux, les efforts de protection et les opportunités pour l'humanité.
Multiplication des facteurs de stress
En premier lieu, le baromètre met en évidence « une dégradation continue de la santé de l'océan, aggravée par la multiplication simultanée des facteurs de stress climatiques » : élévation du niveau de la mer de 4,2 mm par an sur la période 2012-2025, près du double du rythme observé au cours des décennies précédentes ; vagues de chaleur marines sévères en juin 2025, ayant touché 20 % de l'océan mondial ; stress thermique subi par 84,4 % des récifs coralliens et conduisant à leur blanchissement ; menaces d'extinction pesant sur 1 685 espèces marines ; réduction de la banquise qui a atteint sa deuxième superficie la plus basse depuis 1982 (32,1 Mkm²).
Plus grave, les facteurs de stress climatique n'agissent plus de façon isolée. Vingt-cinq pour cent de l'océan supérieur est désormais exposé simultanément à plus de deux facteurs de stress : réchauffement, désoxygénation et acidification. « On commence à avoir des facteurs de stress climatique qui sont multifactoriels », explique Marina Lévy du CNRS, présidente du comité scientifique. « Cela conduit à un stress qui ne cesse d'augmenter sur les récifs coralliens (…), indispensables pour la vie dans l'océan », illustre-t-elle.
Alors qu'il est le principal tampon climatique de la planète (90 % de la chaleur excédentaire absorbée), les capacités d'absorption de l'océan stagnent depuis 2016, fragilisé par des phénomènes extrêmes (vagues de chaleur, El Niño). Et les choses devraient empirer. « D'ici à 2100, l'océan pourrait avoir à absorber de deux à quatre fois plus de chaleur si le réchauffement mondial est limité à 2 °C, et jusqu'à cinq à sept fois plus, dans les scénarios d'émissions les plus élevés », a rappelé Jean-Pierre Gattuso, directeur de recherche émérite au CNRS lors d'un webinaire organisé le 29 mai par La Fondation de la mer.
Pressions humaines structurellement inchangées
Pourtant, les pressions humaines restent structurellement inchangées : record d'émissions de CO2 en 2025 dans le monde (38,1 Mdt) ; stabilité des émissions du transport maritime et report à 2026 de l'adoption du cadre Net Zero de l'Organisation maritime internationale (OMI) ; niveau record de production de déchets plastiques en 2025 (130 Mt) ; 31 contrats d'exploration minière des grands fonds marins en vigueur (même si 40 États se sont positionnés contre toute exploitation) ; 67 % des navires de pêche industrielle opérant dans les aires marines protégées côtières de plus de 1 km2 échappant à tout suivi.
Les impacts sociétaux de ces changements sont par conséquent en hausse : 212 milliards de dollars (Md$) de dégâts liés aux tempêtes et inondations en 2024, soit près du double du niveau de 2023 ; coûts de l'assurance maritime portés à 39,9 Md$ (+21 % par rapport à 2021) sous l'influence combinée des risques climatiques et géopolitiques ; coût social du carbone associé aux impacts sur l'océan estimé à 48 dollars par tonne de CO2 ; mort de 8 260 migrants en mer en 2025.
Quelques avancées notables dans les efforts de protection
Les signes d'une mobilisation existent mais celle-ci apparaît insuffisante. Le baromètre fait ainsi état d'avancées dans les efforts de protection : entrée en vigueur de deux traités internationaux majeurs, le Traité sur la haute-mer (BBNJ) en janvier 2026 et l'Accord de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) sur les subventions à la pêche en septembre 2025 ; les aires marines protégées dépassent 10 % de l'océan mondial (mais seulement 3,2 % sont en protection intégrale ou élevée) ; de nouvelles protections pour les raies et les requins ont été adoptées dans le cadre de la Convention de Washington (Cites).
Sur la branche « Opportunités pour l'humanité », le baromètre relève également des éléments positifs : l'investissement dans l'économie océanique se développe avec plus de 40 fonds de capital-risque dédiés (contre quatre en 2018) ; plus de 2 000 startups sont actives dans l'innovation maritime ; l'alimentation mondiale issue de la pêche repose de plus en plus sur des pratiques d'économie circulaire (34 % de la farine et 53 % de l'huile de poisson fournis par les sous-produits de la pêche en 2022).
Mais le baromètre met aussi l'attention sur un point de préoccupation important : l'affaiblissement des principaux systèmes d'observation de l'océan in situ (les deux autres piliers étant les satellites et le jumeau numérique de l'océan), réduisant la capacité de protection. « Les bouées ancrées et les observations depuis les navires sont en recul depuis la pandémie, sous l'effet de contraintes budgétaires, d'une réduction du temps de mer et d'un nombre décroissant de personnels qualifiés », rapporte le baromètre. S'y ajoute le désengagement des États-Unis qui ont commencé à retirer des centaines d'instruments d'observation océanographiques. L'initiative OceanEye, lancée officiellement par la Commission européenne le 3 juin, a pour ambition d'enrayer ce déclin.
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