mardi 18 février 2020

Des pesticides suspectés d’être des perturbateurs endocriniens ou cancérogènes dans l’air

Selon un rapport publié par l’association Générations futures, la majorité des pesticides retrouvés dans l’air sont particulièrement dangereux pour la santé.
Les pesticides ne contaminent pas seulement les fruits et légumes que mangent les Français ou l’eau (et le vin) qu’ils boivent, ils polluent aussi l’air qu’ils respirent. Et parmi les herbicides, fongicides et autres insecticides présents dans l’atmosphère, une majorité de ces substances particulièrement dangereuses pour la santé sont suspectés d’être des perturbateurs endocriniens (PE) ou cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques (CMR). Tel est le constat alarmant dressé par l’association Générations futures dans un rapport publié mardi 18 février.
Pour parvenir à ces conclusions, l’ONG a analysé les données contenues dans la base PhytAtmo. Publiée le 18 décembre 2019 par Atmo France, qui fédère des associations agréées de surveillance de la qualité de l’air (Aasqa), PhytAtmo compile les résultats de quinze ans de mesures de pesticides dans l’air réalisées par l’ensemble de ces associations, des Hauts-de-France à la Corse.
Générations futures a cherché à classifier ces résidus de produits phytopharmaceutiques identifiés dans l’air en fonction de leur dangerosité. A partir de la base de données Phytatmo, l’association a évalué la proportion de pesticides considérés comme PE suspectés ou CMR, ces deux catégories de polluants ayant des effets toxiques sans seuil, c’est-à-dire même à très faible dose. Les résidus de pesticides retrouvés dans l’air sont généralement mesurés à de faibles concentrations, de l’ordre du nanogramme par mètre cube.
PhytAtmo comprend plusieurs limites : les Aasqa ne recherchent pas toutes les mêmes molécules, ni avec la même assiduité, ni avec les mêmes méthodes de détection. Aussi, pour éviter les biais et composer avec l’hétérogénéité des informations, l’ONG a pratiqué deux analyses complémentaires. La première prend en compte les données les plus récentes (l’année 2017) mais disponibles dans un nombre de régions limitées (Corse, Hauts-de-France, Grand-Est, Nouvelle-Aquitaine, Occitanie, Centre-Val de Loire). La seconde concerne l’ensemble du territoire (à l’exception notable de la région Bourgogne-Franche-Comté, qui ne fournit pas de données), mais certaines mesures peuvent être relativement anciennes.

Près de la moitié sont interdits en Europe

Selon les bilans effectués en 2017 par les Aasqa, 52 substances actives différentes (pour un total de 1 633 molécules identifiées et quantifiées) ont été retrouvées au moins une fois dans l’air des huit régions où ces mesures ont été effectuées. Les trois quarts environ (76,92 %) sont des PE (61,53 %) et/ou des CMR (28,84 %), d’après les calculs de Générations futures. Et près d’un tiers (28,84 %) sont des pesticides interdits en Europe.
Les proportions mises en évidence au niveau national dans la seconde analyse sont à peu près équivalentes. Cent quatre substances actives différentes (pour un total de 4 622 molécules) ont été retrouvées dans douze régions différentes. Les trois quarts (75,96 %) sont des PE (66,34 %) et/ou des CMR (33,65 %). Et cette fois, près de la moitié (45,19 %) sont des pesticides interdits au sein de l’Union européenne (UE).
Parmi les pesticides les plus récurrents dans l’air, on retrouve le chlorpyriphos, utilisé massivement en pulvérisation sur les cultures pour éliminer les pucerons ou les chenilles. L’UE vient seulement d’en bannir l’usage, depuis le 31 janvier, malgré une accumulation d’études scientifiques démontrant ses effets toxiques sur le développement du cerveau des enfants. Egalement omniprésent, le lindane, insecticide classé cancérogène pour l’homme par le Centre international de recherche sur le cancer, est, lui, interdit en agriculture depuis… 1998. Des substances comme le lindane sont persistantes dans l’environnement : elles imprègnent les sols durablement et peuvent être remises en suspension dans l’air, notamment en période de sécheresse.
En termes de concentration, le record revient au folpel, détecté à un niveau supérieur à 2 000 ng/m3 dans la région Grand-Est en 2004. Utilisé contre le mildiou, « le fongicide de la vigne » est classé CMR probable par l’Organisation mondiale de la santé. Lors de son dernier bilan annuel, l’organisme de surveillance de la qualité de l’air en Nouvelle-Aquitaine a constaté que son usage était en augmentation en 2018 et en a même retrouvé des traces à Bordeaux. Preuve, selon l’observatoire, d’un « transfert des molécules par l’air depuis les surfaces agricoles vers les zones urbaines ».

« Un droit à empoisonner »

« L’air est une voie d’exposition réelle des populations à des pesticides PE et/ou CMR, commente François Veillerette, le directeur de Générations futures. Ceci est particulièrement préoccupant pour les riverains des zones cultivées, les plus exposés. » Aussi l’ONG demande aux pouvoirs publics d’« accélérer le retrait des substances CMR et PE reconnues ou suspectées » et d’engager à terme « la sortie des pesticides ». D’ici là, elle s’apprête avec d’autres organisations à déposer, le 25 février, un nouveau recours devant le Conseil d’Etat contre l’arrêté du gouvernement fixant à trois mètres, cinq mètres, dix mètres, voire très exceptionnellement vingt mètres les distances minimales entre les zones d’épandage de pesticides et les habitations. Des distances jugées très insuffisantes par les associations de défense de l’environnement et les maires à l’origine de multiples arrêtés antipesticides.
Le 14 février, le juge des référés du Conseil d’Etat vient de rejeter le recours en urgence du collectif des maires antipesticides, mais il statuera sur le fond dans les prochains mois. Pour l’avocate du collectif, Corinne Lepage, le rapport de Générations futures est « accablant ». L’ancienne ministre de l’environnement dénonce « un droit à empoisonner ».
A la différence des particules fines ou du dioxyde d’azote émis par les véhicules diesel, les pesticides ne font pas l’objet d’une surveillance réglementaire dans l’air. Il existe seulement des limites à ne pas dépasser dans l’eau et l’alimentation.


lundi 17 février 2020

Néonicotinoïdes : un risque pour les abeilles malgré leur interdiction

Des chercheurs du CNRS, de l’Inra et de l’Institut de l’abeille démontrent que trois insecticides, provoquant la mort des abeilles, sont présents dans des champs de colza en France alors que l'Union Européenne a interdit leur utilisation sur ces parcelles depuis 2013. Ces résultats confortent la décision de l'Europe votée en 2018 d’interdire totalement ces molécules sur toutes les cultures en extérieur.
On les appelle les tueurs d’abeilles : une étude révèle la présence de trois néonicotinoïdes sur des champs de colza en France alors qu’un moratoire de Union Européenne interdit leur utilisation depuis 2013 sur toutes les cultures mellifères, c’est à dire celles produisant du nectar et du pollen. Ces insecticides -la clothianidine, l’imidaclopride et le thiaméthoxame-, ont pour effet d’attaquer le système nerveux central des pollinisateurs et provoquer leur paralysie mortelle.
De 2014 à 2018, des chercheurs du CNRS, de l’INRA et l’Institut de l’abeille (ITSAP) ont étudié le nectar de 291 parcelles de colza d’hiver et analysé 536 échantillons. «Les trois néonicotinoïdes étaient présents mais c’est surtout l’imidaclopride qui a été détecté chaque année» souligne Vincent Bretagnolle, chercheur au CNRS. «Au total, 43 % des prélèvements analysés contenaient cette molécule, ce qui représente 48% des parcelles».
Aucune tendance à la baisse au cours des années n’a été observée mais une importante variation interannuelle l’a été. Ainsi en 2016, plus de 90 % des parcelles étaient positives, contre seulement 5 % en 2015.

L’eau diffuserait les molécules

L’hypothèse la plus probable serait que l’eau diffuserait ces insecticides dans l’environnement. L’étude a démontré que ces résidus augmentaient lorsqu’il avait plu les jours précédents les prélèvements. «Nous pensons que l’eau, par ruissellement, contamine les sols. Pour fabriquer son nectar, la plante absorbe l’eau du sol grâce à ses racines qui est ensuite transportée par la sève pour produire le nectar, un mélange de sucre et d’eau» poursuit Vincent Bretagnolle.
Une variation des niveaux de néonicotinoïdes en fonction de la composition de la terre vient conforter cette supposition. Les travaux montrent que les sols rouges (argilo-calcaire) sont les plus susceptibles de retenir ces molécules. Or l’argile a une bonne capacité de rétention en eau.
La proximité avec d’autres cultures traitées ne semble pas être un facteur explicatif. Ni même l’utilisation de ces insecticides sur les parcelles avant l’implantation des colzas étudiés. Ainsi, l’imidaclopride a été retrouvé dans des champs qui n’avaient jusque-là jamais reçu ces néonicotinoïdes, y compris dans certains cas cultivés en agriculture biologique. «Cette molécule n’est pas pulvérisée mais enrobée dans la graine de blé avant le semis. Nous savons que 80 à 90% de l’enrobage reste dans le sol et n’est pas capté par la plante» précise Vincent Bretagnolle. «Un autre facteur de diffusion pourrait aussi être la poussière». Si 92 % des échantillons positifs ne contenaient qu’entre 0,1 et 1 ng/mL d’imidaclopride, les concentrations maximales dépassaient dans quelques cas celles rapportées dans les parcelles traitées, allant jusqu’à 70 ng/mL.
En s’appuyant sur ces données, l’évaluation de la mortalité sur les abeilles a été réalisée à partir de modèles et paramètres conçus par l’EFSA, l’European Food Safety Authority. «Ce sont des simulations assez prudentes» analyse Vincent Bretagnolle. Résultat, le risque est loin d’être négligeable puisqu’en 2014 et 2016, environ 50 % des abeilles domestiques étaient susceptibles de mourir de l’imidaclopride dans 12 % des parcelles étudiées. Ces mêmes années, entre 10 et 20 % des parcelles présentaient un niveau de contamination associé à un risque de mortalité équivalent pour les bourdons et abeilles solitaires.

Une persistance de plusieurs années

Ces résultats apportent un soutien à la décision de l’Union Européenne en 2018 d’interdire ces néonicotinoïdes sur toutes les cultures extérieures. La France est allée plus loin en interdisant deux molécules supplémentaires : l’acétamipride et le thiaclopride. «Lorsque l’industrie agrochimique a commercialisé ces insecticides dans les années 90, elle s’est montrée très rassurante en déclarant qu’ils avaient une persistance dans le sol et les plantes de quelques semaines seulement», affirme Vincent Bretagnolle. «Nous démontrons qu’ils sont encore présents plusieurs années après leur usage.»
Malgré ces mesures, des dérogations peuvent être accordées. Et partout dans le monde, ces néonicotinoïdes sont très largement employés, que ce soit sur le maïs, les céréales ou encore sur une culture que l’on soupçonne moins comme le thé.  «Alors qu’ils sont censés être très sélectifs et agir seulement sur les invertébrés, des chercheurs commencent à démontrer qu’ils agissent aussi sur les oiseaux et les mammifères. Et donc potentiellement sur l’homme…» alerte  Vincent Bretagnolle. L’étude va se poursuivre avec un observatoire, appelé Néonet, en France et en Suisse, sur les cultures mellifères de plein champ.

jeudi 30 janvier 2020

Phytos : le collectif des maires anti-pesticides attaque les textes sur les distances d'épandage

Les textes sur les zones de non-traitement autour des habitations sont critiqués de toutes parts. L'association des maires anti-pesticides et des ONG les attaquent en justice. Les organisations agricoles s'y opposent mais pour des raisons opposées.
Le collectif des maires anti-pesticides a annoncé, le 21 janvier, le dépôt d'un recours devant le Conseil d'État contre les textes réglementant les distances d'épandage des produits phytosanitaires, publiés le 29 décembre dernier. Il demande également leur suspension au juge des référés compte tenu de l'urgence de la situation.
Ce dispositif réglementaire, constitué d'un décret et d'un arrêté, fixe les distances minimales d'épandage des pesticides vis-à-vis des habitations à 5 mètres pour les cultures basses, 10 mètres pour les cultures hautes et 20 mètres en cas d'utilisation de produits cancérogènes, mutagènes ou reprotoxiques (CMR). Les deux premières de ces distances peuvent être réduites à 3 et 5 mètres dans le cadre de chartes locales et à condition d'utiliser du matériel anti-dérive.
« Aucune protection réelle n'existe »
« Ce décret a prétendument comme objectif d'assurer la protection des riverains. Mais en réalité, les chartes, dont il est fait état, n'apportent aucune protection et l'arrêté est tellement laxiste qu'aucune protection réelle n'existe », estime le collectif, constitué en décembre, en vue de réunir les maires ayant pris des arrêtés anti-pesticides. En outre, ces textes sous-entendent que l'autorité compétente, en la personne de l'État, a agi. Ce qui pourrait permettre de « supprimer la compétence de droit commun des maires en tant qu'autorité de police », dénonce l'association présidée par Daniel Cueff, maire de Langouët (Îlle-et-Vilaine).
C'est l'arrêté pris par cet élu breton en mai 2019, et qui interdisait l'utilisation des pesticides à moins de 150 mètres des habitations et des locaux professionnels, qui a permis de médiatiser ce combat (33949). Depuis, près d'une centaine de maires ont suivi son exemple même si le texte pris par le maire de Langouët a, depuis, été annulé par la justice administrative.
Le collectif s'appuie sur l'ordonnance du tribunal administratif de Cergy-Pontoise, rendue le 8 novembre dernier. À la différence de nombreux autres tribunaux, ce dernier a rejeté la demande du préfet de suspendre les arrêtés anti-pesticides pris par des maires de son département, en l'espèce ceux de Sceaux et Gennevilliers (Hauts-de-Seine). « Il est (…) indispensable que les maires puissent continuer à intervenir pour réglementer, voire interdire, l'utilisation des pesticides, au moins des plus toxiques et du glyphosate », explique Florence Presson, adjointe au maire de Sceaux.
L'association estime que les textes se sont appuyés sur une fausse interprétation de l'avis de l'Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) du 14 juin 2019 qui a été rendu sur la base d'études anciennes et limitées. Et ce, alors que l'Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) recommande la réalisation de nouvelles études, dont les résultats ne devraient pas être disponibles avant 2021. Pour l'association, les textes attaqués méconnaissent le principe d'égalité en raison de la différence qu'ils établissent entre communes rurales et urbaines.
« La mobilisation citoyenne non prise en compte »
Le recours des maires anti-pesticides n'est toutefois pas isolé. Des ONG les ont précédés ou vont les suivre dans cette voie. Ainsi, Agir pour l'environnement a annoncé, dès le 30 décembre, sa volonté de contester ces textes devant la justice. « L'arrêté fixant les périmètres de "protection" des riverains est au pesticide ce que la frontière française a été au nuage de Tchernobyl : une limite politique qui ne protégera absolument pas les riverains », estime l'association. Celle-ci dénonce également « l'absence de prise en compte de la mobilisation citoyenne » au terme de la consultation publique qui a recueilli plus de 53 000 contributions. Une critique confortée par une expertise de la Commission nationale du débat public, publiée le 19 décembre, qui a souligné, de manière plus large, les défaillances de ce processus de consultation.
« Le compte n'y est pas et notre association, sollicitée également par des associations de consommateurs et de médecins, va déposer très prochainement un recours en justice contre ces textes », a également annoncé l'association Générations futures en fin d'année. L'ONG avait obtenu, avec l'association Eau et Rivières de Bretagne, l'annulation partielle par le Conseil d'État de l'arrêté précédent qui encadrait jusque-là l'épandage. Ce qui a contraint le Gouvernement à adopter ce nouveau dispositif dans un délai contraint.
D'autres ONG se sont jointes aux critiques dirigées contre ces textes, sans toujours emprunter la voie judiciaire. Ainsi, France Nature Environnement (FNE) dénonce un État qui « ronfle ». « À la place des 150 mètres, le Gouvernement promeut les "chartes d'engagement" entre agriculteurs et riverains », dénonce la fédération d'associations. « La grande majorité des chartes finit par un simple rappel de la réglementation déjà applicable. Elles excluent souvent riverains et associations de protection de la nature. Pour couronner le tout, ce document n'a aucune valeur juridique », explique l'ONG.
« Un mensonge d'État »
Le nouveau dispositif n'a pas davantage satisfait les organisations agricoles, mais pour des raisons très différentes. La FNSEA a réclamé, en début d'année, un moratoire sur la mise en œuvre de ces textes, afin de « poursuivre le travail sur les chartes de voisinage » et « clarifier certaines zones d'ombre de l'arrêté ». Faute de réaction du Gouvernement, et comme mesure de rétorsion, le syndicat agricole a menacé, le 14 mars, de ne plus épandre les boues d'épuration des collectivités locales sur les terres agricoles.
Plus radicale, la Coordination rurale réclame un « retrait pur et simple du décret » et s'oppose à tout moratoire. « Les zones de non-traitement (ZNT) sont aujourd'hui un mensonge d'État qui fait fi des réalités économiques et scientifiques et qui ne mesure pas les conséquences pour l'alimentation, l'environnement, l'agriculture et notre société », dénonce le syndicat.
Mais cette réglementation ne trouve pas grâce non plus auprès de la Confédération paysanne. Celle-ci dénonce l'inutilité des textes avec une argumentation opposée à celle de ses homologues. « La meilleure manière de protéger la santé des paysans et de la population en général est de permettre au monde agricole de s'affranchir des pesticides », estime le syndicat paysan.


mercredi 29 janvier 2020

« Appliquer le principe de précaution à l'égard des SDHI »

Alors que l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques (Opecst) vient de mener des auditions sur les fongicides SDHI, le biologiste Pierre Rustin, à l'origine de l'alerte en 2018, nous livre son point de vue sur les risques potentiels de ces pesticides.
Cette semaine, les fongicides dits « inhibiteurs de la succinate déshydrogénase » (abrégés sous l'acronyme SDHI) ont fait l'objet d'une tribune publiée dans Le Monde dans laquelle 450 chercheurs et médecins demandent l'arrêt de leur utilisation, puis d'une audition au Sénat par l’Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques (Opecst). Mais en quoi consistent ces pesticides  ?
Pierre Rustin1 : Ce sont des molécules qui visent à bloquer la respiration cellulaire. Chez tous les organismes vivants, des plantes aux animaux, cette respiration est assurée au sein des cellules par des petites entités, des organites, dénommées mitochondries. Là, grâce à l’action successive de différentes enzymes, la chaîne respiratoire permet de transformer, en présence d’oxygène, l’énergie contenue dans les nutriments en chaleur et en une forme d’énergie utilisable par la cellule sous la forme de molécules d’ATP. Celles-ci, très énergétiques, sont de fait nécessaires à toutes les fonctions vitales de l’organisme. Bloquer la respiration cellulaire conduit donc à asphyxier l’organisme.
C’est précisément le but recherché par les SDHI qui sont utilisés comme fongicides : ils visent à provoquer la mort des champignons par asphyxie cellulaire. Pour ce faire, comme leur nom l’indique, les SDHI viennent inhiber, autrement dit empêcher, l’action d’une des enzymes essentielles de la chaîne respiratoire, la succinate déshydrogénase (SDH), dite aussi complexe II. Plus précisément, les SDHI ont été conçus pour venir se lier au site où se fixe normalement le Coenzyme Q10 sur l’enzyme SDH et empêcher ainsi le bon fonctionnement de cette dernière.
Les SDHI sont commercialisés comme fongicides, mais leur mode d’action ne serait pas, selon vous, spécifique aux champignons. Qu’en est-il ?
P.R. : Une étude scientifique publiée en 1976 avait déjà démontré que la carboxine, le tout premier SDHI commercialisé comme fongicide dès les années 1960-70 aux États-Unis, inhibait aussi la SDH des mammifères. Étonnamment, bien que les dernières générations de SDHI bénéficient d’autorisations récentes de mise sur le marché, leur non-spécificité est pourtant connue de longue date. Cette ignorance surprenante de la part des autorités réglementaires nous a conduits à mettre en place une nouvelle étude dont les résultats ont été publiés en novembre dernier dans la revue PLOS ONE. Et comme on pouvait s’y attendre, notre étude confirme le constat de 1976 : huit des SDHI, dont ceux de dernière génération, utilisés actuellement et massivement en France2, inhibent aussi bien l'enzyme SDH des champignons ou humaines.

Comment avez-vous démontré cette non-spécificité ?
P.R. : Nous avons extrait la SDH de champignons responsables de la pourriture grise (Botrytis cinerea)3, de vers de terre (Lumbricus terrestris), d’abeilles domestiques (Apis mellifera), ainsi que celle de trois donneurs anonymes sains à partir de cellules de leur peau (des fibroblastes). Pour chacune des huit molécules commerciales de SDHI, nous avons ensuite évalué in vitro leur effet sur l’activité des quatre SDH d’origine biologique différente. Cela nous a permis de mesurer l’indicateur de référence en matière d’évaluation de toxicité d’une substance : la concentration inhibitrice médiane (IC50). Celle-ci indique la quantité de substance nécessaire pour inhiber de moitié l’activité de l’enzyme. Et les résultats sont sans appel : quelles que soient les espèces, la SDH a été inhibée, à des niveaux certes variables en regard des champignons, mais à des concentrations généralement du même ordre de grandeur, de l’ordre du micro-molaire4 .

Cette confirmation expérimentale de la non-spécificité des SDHI s’explique par la conservation des bases moléculaires des enzymes entre les espèces. Parce que ces enzymes sont vitales chez toutes les espèces, la séquence protéique de leurs sites actifs a de fait peu variée au cours de l’évolution. C’est ce que nous avons confirmé en comparant les séquences protéiques de vingt-deux espèces de champignons, d’insectes, d’arthropodes, de poissons et de mammifères. Les sites de liaison entre SDH et SDHI sont quasiment identiques pour toutes ces espèces. Cela confirme la capacité de ces pesticides à s’immiscer dans la chaîne respiratoire de tous les organismes vivants.

Lors de cette étude, vous avez découvert une autre cible des SDHI au sein de la chaîne respiratoire. Quelle est-elle ?
P.R. : En effet, en procédant de la même manière que pour évaluer l’effet sur les SDH, nous avons observé que cinq des huit SDHI testés5, peuvent de surcroît inhiber un autre complexe de la chaîne respiratoire dénommé complexe III. Ces cinq SDHI de nouvelle génération possèdent une configuration moléculaire – un fragment de méthyl-pyrazol – qui leur permet de se lier au site de fixation du Coenzyme Q10 sur le complexe III. Ces SDHI ne sont donc ni spécifiques en termes d’organisme vivant, ni spécifiques en termes de cible moléculaire.
En outre, vous évoquez dans cette étude que les méthodes employées par les industriels afin d’évaluer la toxicité de ces substances ne seraient pas adéquates, ce qu'ils ont depuis vivement contesté. Pourriez-vous nous expliquer votre position ?
P.R. : Dans les conditions actuelles d’évaluation des SDHI, il n’y a aucune chance de mesurer correctement la toxicité de ces substances sur des cultures de cellules humaines ou animales. Car toutes ces évaluations sont conduites avec des milieux de culture cellulaire contenant du glucose. Dans ces milieux, les cellules ont la possibilité d’utiliser ce glucose pour produire leur énergie de façon alternative à la chaîne respiratoire. Dès lors, même si le fonctionnement des mitochondries est altéré par les SDHI, les cellules peuvent très bien continuer à se développer et à se multiplier.
C’est une chose connue depuis les années 1990 par la communauté scientifique qui étudie de près les mitochondries, et à laquelle j’appartiens. Pour évaluer la toxicité des SDHI, il faut donc employer des milieux de culture appauvris en glucose comme nous l’avons fait dans notre étude. C’est un point sur lequel les autorités réglementaires auraient dû être plus vigilantes.
Quels pourraient-être les effets sur la santé humaine de ces SDHI ?
Personne ne le sait à ce jour. De nouvelles générations de SDHI sont commercialisées tous les 5 à 10 ans. Or, pour conduire des études d’impact en santé humaine il faudrait pouvoir suivre sur plusieurs années l’exposition à une seule et même molécule. De fait les données sont très hétérogènes et difficiles à interpréter. Sans compter que les SDHI sont généralement mélangés à d’autres molécules elles aussi toxiques, ces changements répétés dans la nature chimique des SDHI compliquent l’évaluation sur le long terme de leurs effets sanitaires.

En revanche, ce que l’on sait de mieux en mieux grâce à plusieurs décennies de recherche médicale sur le sujet, c’est que les dysfonctionnements des mitochondries, même minimes, peuvent induire des maladies très graves. Pour une centaine de maladies humaines, comme des myopathies, des cardiomyopathies, des encéphalopathies, des atteintes neuronales en lien avec la maladie de Parkinson ou d’Alzheimer, des atteintes rénales ou hépatiques, ou encore la maladie de Charcot, un mauvais fonctionnement des mitochondries est désormais avéré. Mais bien souvent, ces effets délétères sont très subtils : il est encore très difficile de prédire l’âge d’apparition et l’évolution de ces maladies, même quand elles sont d’origine génétique, même au sein d’une famille. Autrement dit, d’infimes dérèglements de la chaîne respiratoire, s’ils ne sont pas problématiques à un instant donné, peuvent au fil du temps s’amplifier et induire ultérieurement des effets délétères pour l’organisme.
On pourrait très bien avoir un effet pathologique des SDHI sur le long terme même à très faible dose. Nous avons d’ailleurs établi dans notre étude que les SDHI accéléraient la mort de cultures cellulaires humaines provenant de personnes souffrant d’une maladie mitochondriale d’origine génétique6 – induisant un déficit partiel de la SDH ou une sensibilité au stress oxydatif dans leurs cellules. Cela suggère que pour des personnes dont les mitochondries sont déjà affaiblies par la maladie, l’exposition aux SDHI pourrait aggraver leur état de santé. La réalité c’est qu’aucun scientifique ne sait aujourd’hui établir une dose journalière admissible à laquelle les personnes pourraient être exposées sans risque pour leur santé. C’est justement parce que la communauté scientifique a établi que les maladies mitochondriales pouvaient être provoquées par d’infimes dérèglements de la chaîne respiratoire, qu’il m’apparaît urgent, ainsi qu’à 450 de mes collègues, d’appliquer le principe de précaution à l’égard des SDHI. 
Enfin, que sait-on des effets des SDHI sur l’environnement ?
P.R. Des études ont démontré la toxicité des SDHI chez les rongeurs, les batraciens, les poissons et les abeilles. Chez ces animaux, ces pesticides provoquent des maladies du développement ou des maladies neurologiques. Par exemple, les abeilles intoxiquées sont incapables de retrouver leur ruche. Chez les rongeurs, l’apparition de tumeurs a également été observée. Dans un contexte de déclin de la biodiversité, l’usage massif des SDHI par l’agriculture française7 pose de sérieuses questions. D’autant que la plupart des usages se font à titre préventif, avant même que le champignon ne soit apparu dans les cultures.
En outre, les SDHI peuvent persister plusieurs mois dans le sol après avoir été répandus dans les champs. Des champignons inoffensifs pour les cultures ou encore les vers de terre et les insectes se retrouvent alors en contact direct avec ces poisons. Idem pour la faune aquatique lorsque ces molécules très stables se retrouvent ensuite dans les cours d’eau. Même le procédé d’ozonisation, qui permet de décontaminer les eaux usées dans les stations d’épuration, n’élimine pas ces molécules. Il est donc grand temps d’arrêter l’usage inconsidéré des SDHI. D’autant que le marché mondial de ces pesticides est en pleine croissance : dans les années qui viennent, il pourrait quasiment tripler pour atteindre 6 à 8 milliards d’euros. 

lundi 27 janvier 2020

Pesticides SDHI : 450 scientifiques appellent à appliquer le principe de précaution au plus vite

Des chercheurs appellent, dans une tribune au « Monde », à l’arrêt de l’utilisation en milieu ouvert de ces molécules qui bloquent la respiration cellulaire dans l’ensemble du vivant et déplorent un déni des données scientifiques.
Tribune. Après deux ans d’échanges sur les pesticides SDHI [pour succinate dehydrogenase inhibitor, « inhibiteurs de la succinate déshydrogénase »] avec des parlementaires de l’Assemblée nationale et du Sénat, les autorités sanitaires (l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, Anses), des parties prenantes du monde agricole conventionnel (FNSEA, UIPP) et des associations de protection de la nature (Coquelicots, Pollinis, Générations Futures), de nouvelles données scientifiques sont récemment publiées qui font suite à trois décennies de recherches et renforcent notre grande inquiétude sur l’usage de ces pesticides.
Outre les dégâts considérables des pesticides sur la biodiversité, ces données laissent prévoir le risque additionnel chez l’homme d’une catastrophe sanitaire liée à leur usage.
Les SDHI inhibent la succinate déshydrogénase, également appelée complexe II de la chaîne respiratoire des mitochondries. La chaîne respiratoire, qui comporte cinq complexes, est indispensable à la production d’énergie et donc à la survie de toute cellule.
Contrairement à leur désignation commerciale trompeuse de « fongicides », ces études montrent que les SDHI n’ont aucune spécificité, ni d’espèce (ils inhibent toutes les SDH testées, quelle qu’en soit l’origine, depuis les champignons jusqu’à l’homme), ni de complexe (les SDHI de dernière génération inhibent aussi le complexe III de la chaîne respiratoire des mitochondries).
Elles montrent aussi que les tests réglementaires sont systématiquement effectués dans des conditions qui masquent la toxicité cellulaire des SDHI, et sont donc largement inadaptés. 

mardi 21 janvier 2020

Pesticides : un nouvel outil pour connaître les ventes par département

Faciliter l'accès des citoyens aux données et assurer davantage de transparence sur l'évolution de l'utilisation des produits phytosanitaires en France. Tel est l'objectif affiché par le ministère de la Transition écologique et l'Office français de la biodiversité (OFB) à travers la mise en ligne de l'outil Dataviz.
Cet outil permet de visualiser l'évolution des ventes de pesticides par département sur la période 2008-2018. Figurent dans le peloton de tête la Haute-Corse avec + 13,2 % par an, le Gard avec + 12,1 %, les Hautes-Alpes avec + 10,7 % et le Tarn-et-Garonne avec + 10 %. Le 7 janvier dernier, le Gouvernement avait révélé que les ventes de pesticides avaient augmenté de 21 % en 2018 par rapport à l'année précédente.
Dataviz permet aussi, sur la période 2015-2018, de connaître les cinq principales substances achetées par département et la répartition des pesticides par fonction : herbicides, fongicides et bactéricides, insecticides et acaricides, autres produits. L'outil renseigne également sur les quantités de substances achetées par département rapportées à la surface agricole utile. Le palmarès est le suivant : Hauts-de-Seine (484,59 kg/ha), Gironde (4,73 kg/ha), Seine-Saint-Denis (3,83 kg/ha), Val-de-Marne (3,74 kg/ha), Vaucluse (3,62 kg/ha), Val-d'Oise (3,46 kg/ha), Gard (3,19 kg/ha).


Ces données sont issues de la banque nationale des ventes des distributeurs (BNV-D) créée en 2019 et alimentée par les déclarations de ventes de pesticides transmises par les distributeurs aux agences de l'eau en vue de calculer la redevance pour pollution diffuse. L'association Générations futures avait utilisé ces données pour publier une carte des ventes du glyphosate en novembre 2018.

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