mardi 21 septembre 2021

Derrière la catastrophe d’AZF, la surconsommation d’engrais azotés en France

 Il y a vingt ans, l’usine AZF explosait à Toulouse. En cause : le nitrate d’ammonium. Il est massivement utilisé pour fabriquer les engrais azotés de synthèse, dont l’agriculture française est extrêmement friande. Comment se passer de ces engrais dangereux et climaticides ?

Il était 10 h 17 le 21 septembre 2001 quand la détonation a secoué Toulouse. Une explosion équivalente à un séisme de magnitude 3,4 sur l’échelle de Richter [1]. Elle a tué 31 personnes, en a blessé près de 2 500 dont 300 ont été hospitalisées plus de six jours. Les 80 hectares de l’usine ont été en grande partie dévastés. Autour, 26 000 logements ont été endommagés, parfois gravement.

Cette déflagration dévastatrice provenait de l’usine AZF, et plus précisément d’un stock d’environ 300 tonnes de nitrate d’ammonium. Un puissant explosif, mais aussi le principal composant de l’ammonitrate, un engrais azoté de synthèse [2] massivement utilisé dans l’agriculture française. Un produit banal, diraient la plupart des agriculteurs, mais désormais questionné : car dix-neuf ans après AZF, en août 2020, une explosion similaire a dévasté le port de Beyrouth (Liban), causant deux cents morts.

Un rapport gouvernemental officiel a récemment souligné les failles de la réglementation et mis au jour des pratiques dangereuses concernant le transport et le stockage des ammonitrates en France : déchargements dans des ports fluviaux sans aucune précaution de sécurité, stockage dans des zones à fort risque incendie, aucune surveillance des stocks de moindre taille mais également dangereux, etc. Des risques démultipliés par l’addiction de la France à ce type d’engrais. Avec environ 1,5 million de tonnes consommé rien qu’en nitrate d’ammonium haut dosage, la France est l’une des premières consommatrices de l’Union européenne. Or, « ces dangers industriels sont un choix. Nous n’avons pas besoin des nitrates d’ammonium pour l’agriculture », estiment les Amis de la Terre, qui ont lancé une campagne sur le sujet.

« En un demi-siècle, on a multiplié par quatre le rendement du blé ! »

Alors, l’agriculture pourrait-elle se passer des ammonitrates, et même plus largement des engrais azotés de synthèse ? Ils sont après tout interdits en agriculture biologique, de nombreux agriculteurs s’en passent déjà. Pour croître, les plantes ont besoin d’azote. Il peut être apporté par les déjections animales, les légumineuses, le compost… ou par des engrais azotés de synthèse. Leur arrivée a permis de mettre à disposition des plantes de fortes quantités d’azote. La découverte de la réaction chimique permettant de fabriquer ces engrais « est considérée comme l’invention la plus importante de l’histoire de l’agriculture », dit à Reporterre Claude Aubert, agronome et auteur des Apprentis sorciers de l’azote (éd. Terre Vivante, 2021). « En un demi-siècle, on a grosso modo multiplié par quatre le rendement du blé ! »

Un produit miracle mais « qui a énormément de conséquences, dont on parle peu », soutient Manon Castagné, chargée de campagne chez les Amis de la Terre. Car outre les risques industriels, ces engrais ont un lourd coût écologique et ce, dès la phase de fabrication. « Il faut l’équivalent d’un kilo de pétrole pour fabriquer un kilo d’engrais », résume la chargée de campagne. Et une fois épandus dans les champs, les engrais azotés ne sont pas entièrement consommés par les plantes. Une partie s’évapore dans l’air sous forme de protoxyde d’azote, considéré comme 298 fois plus réchauffant que le CO2. Une autre partie s’infiltre dans les sols. « On le retrouve dans les rivières, les nappes souterraines, les océans », indique Claude Aubert. Cela participe à accentuer le phénomène des algues vertes, ou à polluer l’eau du robinet.

De surcroît, « quand on a remplacé le fumier par les engrais azotés de synthèse, on n’a pas vu que le fumier n’apportait pas que de l’azote, mais aussi de la matière organique. En trente ans, les sols ont perdu la moitié de leur matière organique », poursuit l’agronome. S’est alors amorcé un cercle vicieux : sans matière organique, les micro-organismes du sol n’ont plus de quoi se nourrir. Or, ce sont eux qui font le travail de mise à disposition de l’azote pour les plantes… Ce qui oblige à augmenter les engrais azotés de synthèse pour compenser. Selon l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), « les activités agricoles ont généré en 2010 en moyenne 32 kilogrammes par hectare de surplus d’azote ». Qui se retrouve ensuite souvent dans les cours d’eau, générant leur eutrophisation.

Les cultures de légumineuses apportent de l’azote dans le sol

« Si on supprimait du jour au lendemain les engrais chimiques, les rendements baisseraient, et la moitié des agriculteurs français qui font des grandes cultures feraient faillite », résume Claude Aubert. « Il faut une approche systémique », confirme Jean-Bernard Lozier, cultivateur dans le sud de l’Eure. Il assure avoir réduit de 60 % son utilisation des engrais de synthèse en mettant en œuvre les principes de l’agriculture intégrée à partir des années 2000 [3].

M. Lozier a fait évoluer sa ferme peu à peu, en introduisant de plus en plus de cultures différentes. Neuf désormais - blé d’hiver et de printemps, orge, féveroles, lin textile, maïs, tournesol, sorgho - contre trois en moyenne chez ses voisins. Certaines sont moins gourmandes en azote : « Le lin textile nécessite 20 unités d’azote à l’hectare, contre environ 200 pour du blé. » D’autres, les légumineuses, apportent de l’azote dans le sol. En diminuant les engrais, « j’ai un peu moins de rendement », reconnaît-il. Mais ses dépenses ont aussi diminué : « Ma marge est exactement la même que pour les autres fermes conventionnelles. Si toutes les fermes de France en faisaient autant, on exporterait moins de blé, mais on pourrait boire l’eau du robinet sans souci. »

« Une baisse des rendements ne serait pas embêtante », estime Philippe Camburet, président de la Fédération nationale de l’agriculture biologique et cultivateur dans l’Yonne. Comme Claude Aubert, ou les Amis de la Terre, il prône l’arrêt à terme de l’utilisation des engrais azotés de synthèse, et le passage à l’agriculture biologique. « Nous sommes dépendants des imports de nitrate d’ammonium. Et pour compenser, on exporte du blé. C’est une fuite en avant. » Pour fertiliser sa ferme, lui aussi utilise les légumineuses et fait plus de rotations de cultures. Il propose également une relocalisation des élevages, qui permettent d’apporter des engrais organiques. « Il faudrait un atelier d’élevage au sein de chaque ferme, ou dans le voisinage, avec des partenariats entre agriculteurs. » Une vision à rebours de la spécialisation des régions, qui a concentré les élevages en Bretagne.

« Qui dit produire moins dit des céréales plus chères, des gens qui ne mangent pas à leur faim », conteste Thierry Coué, vice-président en charge de l’environnement à la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles), premier syndicat de la profession. « L’ammonitrate est un engrais très efficace, qui agit très vite. Augmenter, diminuer, ce n’est pas la question. Je suis pour optimiser la ressource. » Un communiqué du syndicat de mars 2021 fustigeait l’idée d’une « surutilisation » des engrais de synthèse, assurant que « les livraisons en azote ont diminué de 20 % depuis 1990 ».

Une baisse de l’usage de ces engrais demande une profonde transformation de l’agriculture

Côté sciences, la possibilité d’une sortie des engrais azotés de synthèse n’a été que très récemment étudiée. Des chercheurs de l’Inrae ont publié en mai 2021 les premiers scénarios qui étudient la possibilité de passer à l’agriculture biologique partout dans le monde du point de vue du besoin d’engrais. Y aura-t-il assez d’engrais organiques pour remplacer les engrais azotés de synthèse ? Les résultats préliminaires de l’étude confirment « une baisse importante de rendement des cultures ». Pour eux, pour supporter cette baisse de rendements, il faudrait diminuer le nombre de porcs et volailles (qui mangent des céréales comme les humains), rapprocher les élevages de bovins des cultures, baisser notre consommation alimentaire - qui est trop élevée - dans les pays développés et réduire de 50 % le gaspillage alimentaire. Ainsi, ils estiment que l’on pourrait convertir au bio jusqu’à 60 % des surfaces agricoles de la planète, tout en satisfaisant la demande alimentaire mondiale.

Reste que toute baisse de l’usage de ces engrais implique une profonde transformation de l’agriculture, et donc « des moyens financiers et une vraie politique », insiste Manon Castagné. Elle juge sévèrement les actions mises en avant par le gouvernement jusqu’ici. « La directive nitrates n’a eu qu’un effet temporaire ; les plans d’épandage ne portent que sur l’azote issu des élevages et pas l’ammonitrate ; le plan Prepa ne vise que l’ammoniac ; la TVA réduite sur les engrais bios n’a pas eu d’effet ! »

Récemment, la proposition de mise en place d’une redevance sur les engrais azotés, une idée de la Convention citoyenne mise dans la loi Climat, a été retoquée par le gouvernement au profit d’un simple rapport pour en étudier la possibilité. Un manque de volonté politique, confirmé par une note du ministère de l’Agriculture révélée par Reporterre, qui déconseillait la mise en place de cette mesure, en raison d’un « risque élevé de perte de compétitivité pour l’agriculture française vis-à-vis de ses concurrents européens ».

En attendant, l’import de nitrate d’ammonium se développe. À Port-la-Nouvelle (Aude), l’agrandissement controversé du port prévoit un hangar d’un kilomètre carré pour stocker de l’engrais. L’objectif est d’y faire transiter jusqu’à 700 000 tonnes chaque année. Un partenariat avec le géant mondial des engrais de synthèse, Yara, est évoqué. Le gouvernement, lui, en est encore à réviser le guide de bonnes pratiques pour la manipulation de l’ammonitrate en agriculture.

lundi 13 septembre 2021

« Justice pour le vivant » : nouveau recours d’ONG contre l’État

 

Après « l’Affaire du siècle », en 2018, un nouveau recours d’ONG est lancé contre l’État pour faire reconnaître le « manquement » de la France à ses engagements de protection de la biodiversité.

Après la pollution de l’air et le climat, l’État fait désormais face à un recours d’ONG dans un autre domaine emblématique de la qualité de vie sur Terre : le déclin de la biodiversité associé à l’utilisation « immodérée » des pesticides.

Notre Affaire à tous et Pollinis ont lancé ce jeudi un recours préalable pour « carence fautive » visant à faire reconnaître le « manquement » de la France à ses engagements de protection de la nature, notamment en raison des « défaillances » du processus d’autorisation des pesticides qui participent à la destruction de la biodiversité.

La défense du climat et de la qualité de l’air font déjà l’objet de procédures judiciaires emblématiques lancées par des ONG, avec des succès « historiques » ces derniers mois.

Mais « c’est vraiment une première mondiale d’engager un recours contre l’État pour ne pas prendre les mesures nécessaires pour protéger la biodiversité sur son territoire », assure à l’AFP Emmanuel Daoud, avocat de ce recours baptisé « Justice pour le vivant ».

Procédure identique à « l’Affaire du siècle »

« Malgré tous les discours, et au mépris des lois et des conventions nationales, européennes et internationales, l’État français a failli à mettre en place un système d’homologation des pesticides réellement protecteur des pollinisateurs et de la faune en général », déclare Nicolas Laarman, délégué général de Pollinis, alertant sur l’effondrement des populations d’insectes, en particulier les abeilles.

En cas de réponse non satisfaisante de l’État dans les deux mois, les requérants prévoient de se tourner vers la justice administrative. Une procédure identique à celle lancée fin 2018 sur le climat par Notre Affaire à tous et trois autres ONG (Greenpeace, Oxfam, Fondation Nicolas Hulot).

Dans cette « Affaire du siècle » soutenue alors par plus de 2,3 millions de citoyens, le tribunal de Paris a jugé en février que l’État était « responsable » de manquements dans la lutte contre le réchauffement. Il avait cependant ordonné un délai pour étudier l’opportunité de réclamer des mesures supplémentaires à l’État.

« Terre en désert »

Une nouvelle audience sur ce point est prévue le 30 septembre, après la décision en juillet du Conseil d’État de donner neuf mois au gouvernement pour en faire plus pour le climat.

Sur le fond, la nouvelle affaire « Justice pour le vivant » a des bases juridiques différentes. La biodiversité ne fait en effet pas l’objet d’un objectif global chiffré, contrairement à la lutte contre le réchauffement basé sur un engagement de la France à réduire les émissions de gaz à effet de serre de 40 % d’ici 2030.

« Tout ce qui concerne la biodiversité est encore assez peu contraignant » et « peu opposable » en justice, note Chloé Gerbier, porte-parole de Notre Affaire à tous.

C’est pourquoi ils ont décidé de s’appuyer sur les pesticides. « Le facteur le plus évident, notable, significatif et celui sur lequel on pourrait avoir une influence immédiate » en interdisant ces produits, estime Me Daoud.

« Nous nous étonnons que la question de la protection de la biodiversité se résume ici aux effets éventuels des pesticides », a réagi Eugénia Pommaret, directrice générale de l’UIPP qui regroupe les industries phytosanitaires, soulignant l’impact d’autres activités humaines comme l’urbanisation.

Mobiliser les citoyens

Depuis le Grenelle de l’environnement fin 2007, qui avait fixé un objectif de réduction de 50 % de l’usage des pesticides de synthèse en dix ans, les plans successifs ont échoué.

La « sortie du glyphosate » promise par Emmanuel Macron ne s’est pas non plus concrétisée et le gouvernement a permis la réintroduction temporaire des insecticides néonicotinoïdes, qualifiés de « tueurs d’abeilles », pour la culture de la betterave.

Le président s’est toutefois engagé à l’ouverture du congrès de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) vendredi à porter une « initiative forte » de sortie « accélérée » des pesticides lors de la présidence française de l’UE en 2022.

Comme dans l’Affaire du siècle, le nouveau recours espère mobiliser les citoyens avec le site justicepourlevivant.org pour interpeller les ministres concernés sur les réseaux sociaux.

Cible également des militants, les firmes agro-chimiques et le modèle agro-industriel.



mardi 7 septembre 2021

« Fractures françaises » : l’environnement, deuxième préoccupation en France juste derrière le Covid-19 et loin devant la délinquance

 Pour 82 % des personnes interrogées par l’enquête « Fractures françaises » d’Ipsos Sopra-Steria pour « Le Monde », il faut des « mesures rapides », quitte à « modifier en profondeur leur mode de vie ».



Alimentation Tour de vis sur les teneurs en plomb et en cadmium

 La Commission européenne a abaissé les teneurs maximales tolérables en plomb et en cadmium dans les produits alimentaires. Objectif : réduire l’exposition de la population à ces métaux dangereux pour la santé.

Dans le cadre de son Plan européen de lutte contre le cancer, Bruxelles a décidé de s’attaquer à deux métaux nocifs pour la santé, le plomb et le cadmium (lire l’encadré). Deux nouveaux règlements, publiés les 30 et 31 août 2021, revoient à la baisse les teneurs maximales d’une série de produits : certains fruits et légumes, des céréales et oléagineux, des champignons, des viandes et produits de la mer pour le cadmium, et les viandes, poissons et abats, des aliments pour nourrisson et les vins pour le plomb. Certains seuils ont été divisés par 2, à l’instar du plomb dans le sel ou le vin, voire par 5 pour les abats de volaille.

Les textes instaurent également des teneurs maximales pour tout un éventail de nouveaux aliments : des produits chocolatés, des préparations pour bébés, des compléments alimentaires et du sel pour le cadmium ; des champignons sauvages, mais aussi les épices (compte tenu de l’ampleur des fraudes associées à cette catégorie de produits) et le sel pour le plomb.

L’ENSEMBLE DE LA POPULATION EXPOSÉ

Renforcer la réglementation devenait incontournable, au vu des conclusions de la récente étude française Esteban. Cette dernière souligne que l’ensemble de la population est exposé à ces métaux, et que la situation s’est dégradée depuis 2006 pour le cadmium. En 2009 déjà, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) notait que « l’exposition moyenne [en cadmium] des adultes dans l’Union européenne approche ou dépasse légèrement la dose hebdomadaire tolérable et que l’exposition de sous-groupes tels que les végétariens, les enfants, les fumeurs et les personnes vivant dans des zones hautement contaminées peut atteindre environ le double de ladite dose ».

mardi 31 août 2021

Pesticides : une consommation mondiale en hausse malgré 60 ans de protection intégrée des cultures

 Depuis sa naissance dans les années 1960, le concept d’IPM (Integrated Pest Management, protection intégrée des cultures) a visé, entre autres, à rationaliser et à réduire l’usage des produits chimiques contre les organismes nuisibles des cultures. Mais pourtant, 60 ans plus tard, la quantité de pesticides utilisés au niveau mondial continue d’augmenter. Pollution des sols, des eaux et de l’air, baisse des populations de pollinisateurs, impacts sanitaires sur les écosystèmes et populations humaines, développement de résistances chez les ravageurs des cultures… Face aux problèmes que pose la dépendance aux pesticides, des alternatives basées sur l’agroécologie sont possibles. Avec d’autres auteurs internationaux, des chercheurs du Cirad et d’INRAE publient une analyse de plus de 400 références scientifiques et plaident pour un tournant vers une protection des cultures basée sur les principes de l’agroécologie.

« Bonnes intentions, dures réalités » : le constat dressé par cette étude parue le mois dernier dans Agronomy for Sustainable Development est difficile à entendre, tant le concept d’IPM a été prégnant au cours des 60 dernières années dans le domaine de la protection des cultures. La consommation de pesticides au niveau mondial continue d’augmenter et les quelques réductions notables restent modestes et localisées. Ainsi, selon la FAO, l’usage des pesticides au niveau mondial a quasiment doublé entre 1990 et 2018, passant de 2,3 à 4,1 millions de tonnes*. Un fossé entre « théorie » et « pratique » qui ne se résorbe pas, et que les auteurs de l’article imputent en partie au flou autour du concept de l’IPM.

« Il existe une centaine de définitions de l’IPM. Chacun se réapproprie le concept comme il l’entend, note Jean-Philippe Deguine, agroécologue et entomologiste au Cirad et premier auteur de l’étude. Ce flou a engendré des interprétations diverses, alimenté la confusion sur le terrain, débouchant parfois sur la mise en place de stratégies contradictoires. »

L’étude dénonce l’absence fréquente de la mobilisation des processus écologiques dans les mesures actuelles de l’IPM. Face à un concept qui leur paraît désormais dépassé, les scientifiques plaident pour une protection agroécologique des cultures qui révolutionnerait les méthodes et acquis, tout en répondant aux enjeux actuels et futurs de l’agriculture, aussi bien au Nord qu’au Sud.

Intégration ou juxtaposition de techniques ?

En théorie, la protection intégrée promeut l’intégration harmonieuse de différentes techniques de contrôle des populations de bioagresseurs et les pesticides doivent être utilisés avec parcimonie. En pratique, les pesticides prévalent encore largement. A titre d’exemple, en France, dans 78 % des cas où l’usage de néonicotinoïdes est autorisé, au moins une alternative non chimique, si ce n’est plusieurs solutions possibles, existe et pourrait être utilisée.

« La plupart des agriculteurs ont une « aversion au risque » et ils justifient les traitements chimiques par des logiques économiques de court terme, explique Françoise Lescourret, directrice de recherche en agroécologie à INRAE sur le site d’Avignon et co-auteure de l’étude. Ils considèrent souvent que l’utilisation de pesticides les préserve du risque de perte de récolte alors que, sur le long terme, cette utilisation peut créer nombre de problèmes aux cultures et à l’environnement. »

Dès lors que la base de la protection des cultures est chimique, quelle place et quel impact peuvent avoir d’autres méthodes de lutte, comme la lutte biologique ? L’intégration des différents outils de lutte se fait rarement de manière optimale, selon Jean-Philippe Deguine. Il précise : « Dans la plupart des cas, on observe une superposition de plusieurs techniques de protection, plutôt qu’une véritable intégration, cohérente, ordonnée, compatible. Cela veut dire que les agriculteurs enchaînent souvent différentes techniques, d’abord chimiques, et éventuellement culturales, biologiques, etc. Ces enchaînements sont souvent incompatibles ou incohérents. Une lutte chimique impacte en effet aussi bien les agresseurs des cultures que les insectes auxiliaires qui peuvent les réguler ».

La protection agroécologique des cultures : mettre les principes de l’écologie au centre

Fortement déséquilibrés par l’usage des pesticides, de nombreux agroécosystèmes sont en perte de vitesse en terme de productivité, avec une forte érosion de la biodiversité. Pour restaurer la santé des écosystèmes et préserver la santé globale, il est urgent de remettre les principes de l’écologie au cœur de la protection des cultures.

Appliquer les principes de l’agroécologie à la protection des cultures signifie essentiellement améliorer la santé des sols et développer la biodiversité dans les parcelles cultivées et aux alentours (haies, zones « semi-naturelles » et autres infrastructures agroécologiques), afin de favoriser notamment la présence d’auxiliaires des cultures, c’est-à-dire les ennemis naturels des ravageurs des cultures.

Depuis une dizaine d’années, le Cirad teste la protection agroécologique dans différents systèmes de culture maraîchers et fruitiers. A la Réunion par exemple, la méthode a fait ses preuves en vergers de manguiers. Sur un total de 13 vergers de manguiers étudiés pendant trois années successives :

  • L’usage des pesticides a pu être très fortement réduit, voire quasiment supprimé**.
  • Les coûts de protection ont été réduits de plus de moitié.
  • La charge de travail a baissé de près de 30 %.
  • La biodiversité dans les champs et aux alentours a connu une forte augmentation (près de 800 espèces d'arthropodes et plus d'une centaine de plantes herbacées recensées dans les vergers agroécologiques).
  • La production, en termes de quantité de fruits, n’a pas été significativement réduite.

L’expérience est également concluante, à une plus large échelle, pour les bananeraies aux Antilles, où le Cirad, avec ses partenaires professionnels, a montré l’efficacité des plantes de couverture notamment, pour réduire l’usage des pesticides. Ceux-ci ont été réduits de plus de moitié par la filière.

Les expériences se multiplient également en France métropolitaine. Pour INRAE, les plateformes expérimentales de Dijon-Epoisses, pour les grandes cultures, et de Gotheron, pour l’arboriculture, placent la biodiversité planifiée – infrastructures paysagères, plantes de service, plantes de couverture, associations végétales dans l’espace et/ou le temps – au centre de systèmes sans pesticides.

« Bien sûr au-delà de ces exemples, il reste encore beaucoup à faire en terme de recherche pour développer une protection agroécologique efficace et utilisable pour la grande diversité des cultures », souligne les chercheurs. Certaines cultures sont largement impactées par une large diversité de bioagresseurs et d’autres espèces sont très sensibles à des pathogènes parfois très destructeurs. « Cela nécessite un fort investissement en recherche pour développer plus largement les solutions de protection agroécologique ».

L’objectif de la protection agroécologique des cultures vise à supprimer l’utilisation des pesticides à moyen terme. Pour y parvenir, les scientifiques recommandent notamment :

  • D’appliquer sur le terrain une stratégie de protection ordonnée, basée sur les principes de l’écologie et privilégiant la prévention des bioagressions
  • De n’envisager d’éventuels traitements chimiques qu’en dernier recours et en utilisant des produits respectant la biodiversité (abeilles et autres pollinisateurs, microorganismes et faune du sol, etc.)
  • D’investir davantage dans la formation aux techniques agronomiques préventives et de protection agroécologique et à la prévention des risques phytosanitaires
  • De favoriser les approches participatives avec les agriculteurs pour développer des solutions adaptées aux différents terrains et qui seront ainsi plus aisément appropriables.

Mais aussi et surtout, de développer des politiques publiques plus incitatives pour réduire l’usage des pesticides et soutenir la transition agroécologique.

 

* Source : FAO (2020)

mardi 24 août 2021

Le système des courants de l’océan Atlantique au bord de la rupture

 Cette circulation océanique, qui joue un rôle de thermostat de la planète, est de plus en plus affectée par les émissions de gaz à effet de serre.



Des hivers plus cléments au nord, des étés moins chauds au sud. La Circulation méridienne de retournement atlantique, un courant océanique aussi appelé AMOC, joue un rôle de thermostat de la planète. Mais ce système, dont fait partie le Gulf Stream, est aujourd’hui arrivé à son point de rupture, suggère une étude parue dans la revue Nature Climate Change, jeudi 5 août.

L’AMOC est en effet l’un des principaux systèmes de circulation océanique de la Terre. Tel un tapis roulant géant, ce courant transporte l’eau chaude et salée de l’équateur vers le nord. Cette eau se refroidit alors et devient ainsi plus dense. Lorsqu’elle est suffisamment lourde, elle s’enfonce vers des couches océaniques plus profondes et retourne vers le sud. Au total, ce courant déplace près de 20 millions de mètres cubes d’eau par seconde, soit près d’une centaine de fois le flux du fleuve Amazone.

En février déjà, une étude dans la même revue avait alerté sur la diminution de puissance de l’AMOC, au plus bas depuis un millénaire. Aujourd’hui Niklas Boers, climatologue à l’Institut de recherche de Potsdam (Allemagne) sur les effets du changement climatique, démontre que le point de non-retour est proche. « Alors que l’on savait que l’AMOC était à son plus faible niveau depuis au moins mille ans, la question restait ouverte de savoir si cet affaiblissement était simplement une variation du système ou s’il était associé à une perte de stabilité, explique-t-il. Il faut imaginer une chaise que l’on peut déplacer ou incliner ; dans le premier cas, sa stabilité ne sera pas affectée, dans le second cas, il y a un point d’inclinaison au-delà duquel la chaise va tomber : le point de basculement. »

Les résultats de l’étude montrent que l’affaiblissement de l’AMOC est associé à une baisse de stabilité, et que le courant s’est donc rapproché du seuil critique à partir duquel il pourrait s’effondrer. L’état des connaissances actuel ne permet toutefois pas de savoir si ce basculement est imminent ou s’il risque de survenir dans plusieurs siècles.

Scandale des eaux Nestlé Waters, le groupe sera rejugé pour ses décharges sauvages, la justice réintègre des expertises sur la pollution plastique

La cour d’appel de Nancy a ordonné un nouveau procès pour Nestlé Waters, réintégrant au dossier des expertises sur la pollution aux micropla...